A PROPOS DE JOHN RAWLS 

ET SA THEORIE DE LA JUSTICE

1) Résumé de la vie et l'oeuvre de John Rawls

2) Van à Ph. T. (1)

3) Monsieur A.S. (1)

4) Monsieur A.S. (2)

 

5) Van à Monsieur A.S. 

6) Ph. T.

7) Réponse à Ph. T. (2)

8) Ph. T. (conclusion)

 

Revenir à 

Table des Matières des Ecrits en français

 

Ph. T. (3)

Cher Van.


Je suis bien évidemment d’accord sur le fait que la justice est une chose relative dans sa dimension
pratique. Mais avant de terminer, je voudrais lever un malentendu concernant Rawls (et dont
je suis responsable), et plus particulièrement sur ce qu’il appelle la position originelle ; c’est à
dire cet « état » où personne ne connaîtrait sa place dans la société…

Cette position originelle n’est autre qu’une fiction à la seule fonction heuristique.

Son propos ne consistait naturellement pas à décrire ou à proposer une société idéale.

Le but de cette fiction est de présenter une approche de la justice telle que nous nous la représentons dans
nos sociétés démocratiques occidentales. Tout comme l’état de nature qui fonde l’Etat de droit chez Hobbes n’a jamais existé. Le postulat de départ serait que compte tenu de la nature de l’Homme, qui se caractérise avant tout comme être de désir, on a tout lieu de supposer qu’en de telles circonstances, les
choses se dérouleraient ainsi…

Donc pas de projet de société parfaite ; de « Cité de Dieu »…
Le propos de Rawls consistait au départ à prendre une certaine conception de la justice, celle qui a cours
chez nous. Laquelle justice semble l’objet d’une sorte d’accord tacite, mais n’est jamais vraiment
définie. C’est une notion à laquelle on fait sans cesse référence, mais pour laquelle les approches rationnelles font cruellement défaut.

La Théorie de la Justice a le mérite d’exister. C’est un tentative difficile et une démarche que je
respecte, même si elle est imparfaite.

A bientôt

Ph.

 §§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§

Réponse à Ph. T. (2) :

Cher Ph.,
Monsieur A.S. est parti dans une sombre histoire
de "devoir de désobéisance" à la Loi, qui est en train de provoquer un débat
important en Suisse. Il s'agit d'une décision fédérale, approuvée par le Conseil
d'Etat Vaudois, d'expulser des ressortissants d'Europe Centrale,
surtout kossovars et bosniaques, venus en Suisse il y a 10 ans pour fuir la
guerre. Dix ans après, beaucoup ont un travail stable, les enfants sont
scolarisés, certains ne parlent même pas leur langue maternelle, certaines
femmes renvoyés risquent d'être mariées de force, de voir leurs enfants
retirés par la famille de leur ex mari (décédés, disparus, ou remariés), de
tomber dans la misère etc ... Enfin, son intention est de montrer le caractère
relatif des lois, de la Justice.
Il est vrai, comme tu l'as dit, que la Justice dans
sa dimension sociale ne " sau rait être limitée à la sphère d’un individu particulier " .
"L'individu particulier" est un concept abstrait qui n'existe pas dans la
réalité. Tout individu n'existe que dans ses relations avec son environnement.
Il est un individu de sa classe sociale, de son époque historique, de son lieu
géographique, de son sexe, de sa religion etc... Sa conscience est déterminée
par tout cela. La notion de justice, née de cette conscience, est aussi
déterminée par tout cela, mais pas de façon égale. Des gens de la même époque,
du même pays, du même sexe, voire de la même religion, peuvent avoir des
opinions divergentes à propos de justice, car leurs intérêts sont
divergents par suite de leur appartenance sociale différentes, ou par leur
conscience politique différente. Les seigneurs féodaux défendaient une justice
que ne partagent pas forcément leurs serfs. On parlait à une époque, de tel
ou tel autre indépendantiste d'anciennes colonies condamné par "la justice
coloniale", de tel ou tel résistant condamné par la justice de la France
Vichyste ...

Le législateur est lui aussi un individu résultant
des inter-actions sociales autour de lui. C'est avant tout l'homme d'une classe
sociale et d'une conscience politique et il légifère surtout en fonction
d'un système de valeur né de cela. Est-ce à dire qu'il ne peut pas y
avoir d'universalité ? Pas forcément. Car avant d'appartenir à un milieu
avec son système de valeurs, un homme partage avec d'autres hommes de milieux
différents des appartenances communes (patrie, sexe, religion ...) qui peuvent
influencer son jugement. De plus, dans son historicité, un homme (qui ne
nait pas de génération spontanée) partage avec d'autres les mêmes stades de
développement socio-historiques qui remontent aux sociétés humaines
primitives, que tous ont connu, donc déterminant la consciene humaine de façon
quasi uniforme. Plus loin encore, avant d'être "Homo Sapiens", nous avons tous
connus des stades de développement communs, des mammifères supérieurs à la
bactérie primitive, voire des molécules organiques originelles ... Encore plus
loin (si on veut), notre origine remonte à l'origine même de la matière, aux
particules élémentaires, les quarks, et surement au dela ! Des "poussières
d'étoiles" comme dirt Hubert Reeves, engendrées par un Big Bang lointain,
masquant derrière son vacarme, Dieu lui même ... Si notre conscience est
déterminée par toute cette évolution, nous trouverons aussi bien la conscience
de la bactérie, des quarks que celle de Dieu en nous ! Pour l'universalité, qui
dit mieux ? Seulement, tous ces éléments capables de déterminer notre
conscience, n'agissent pas de façon égale. Si la conscience de certains stades
évolutionnels et les comportement qui s'y rapportent se trouvent facilement
individualisés dans ce que l'on appelle "le cerveau reptilien" (archéocortex),
le "cerveau de mammifère supérieur" (paléocortex) commandant des réactions
neurologiques spécifiques, ce qui se rapporte à la bactérie ou à Dieu
trouvent plus difficilement un support physique. L'action de ces éléments dans
notre comportement social s'amenuisent à mesure
qu'ils se situent dans les profondeurs de l'esprit, et à mesure
que nous sommes éveillés à notre rôle social, à nos interactions
sociales. Quelqu'un peut se comporter en parfait toubib,
avocat, grand maître de Karate etc ... jusqu'au moment où sa maison
brûle et le voilà cavaler à poil dans la rue, reproduisant un
comportement de fuite très ancien dans l'échelle des espèces. Quelqu'un
pique son mari et voila une dame douce et respectable se transformer
en fureur effroyable, avec tous les ingrédients physico-chimiques étudiés
par les spécialistes du comportement animal de lutte. Quelqu'un perd un être
cher, tombe gravement malade (ou tout simplement de cheval ...), et le voila
sorti de son jeu de rôle social, pour se trouver face à son Moi profond,
et aux questionnements sur la Mort, l'Existence, le Sens etc
... Peut-être aurait-il à ce moment là, une chance de trouver la conscience
de Dieu dans la profondeur de son âme ?

Revenons à J.Rawls. Il semblerait qu'il ait surtout le souci de "déconstruire" la justice
tout en voulant éviter son caractère utilitaire, surtout le caractère
utilitaire lié à la classe dominante. Il semble rejeter la notion
abstraite de Justice "en soi", mais ressent le besoin de fonder cette
justice sur le comportement, plus "universel" (?), d'un être humain abstrait,
"qui ne connaîtrait pas sa place
dans la société, sa position de classe ou son statut social et donc confronté au
risque d’occuper non pas n’importe quelle position dans la société, mais la
position du plus défavorisé ..." C'est un compromis habile. Ceci dit, je me sens un
peu incorrect de parler ainsi du travail de toute une vie de
quelqu'un. Enfin, les choses n'existent pour nous qu'en tant que représentations
que nous avons d'elles, et les circonstances font que j'ai ces visions là de
l'oeuvre de cet homme. C'est sûrement loin de la réalité, tout comme ma
représentation du Mont Fuji (sous une vague, bien sûr), du Karate de Higaona,
des techniques de méditation de Bodi Darma, des pensées de St Paul, de la beauté
de Madame Récamier ou de Monica Bellucci etc ... mais je ne peux pas
faire mieux que de rester ouvert à toute occasion d'évolution
ultérieure.

@+

Van

**************************

de Ph. T. :
Salut.

En consultant ma boîte de messages envoyés, je m’aperçois que mon
dernier message n’est probablement pas parti. Il erre peut -être pour
l’éternité dans les souterrains de Windows XP.
J’en reprends donc ici partiellement son contenu.


Tout d’abord, je ne pensais pas que notre conversation un peu
désinvolte et surtout la suite
informelle et imprécise que j’y ai donnée par mail, passerait les
frontières.
Pour commencer, je ne suis pas rawlsien. Il m’a simplement semblé
intéressant et opportun de mentionner son point de vue lors de notre
entretien.
C’est un travail qui, à mes yeux
n’est pas à négliger. Je m’aperçois, au contenu de vos réactions, que
mon petit compte rendu à son propos était par trop lacunaire et
imprécis.

Tout d’abord il est clair et évident qu’une conception de la justice ne
peut être que relative. En cela nous ne pouvons être que d’accord. Nonobstant
ceci, il convient de s’interroger sur la nature et surtout la portée de cette
relativité contenue dans le concept même de justice.
__ Je crois me souvenir que Rawls
insiste sur cette relativité en n’utilisant pas le mot concept qui
vise à l’universalité, mais bien
le mot « conception » qui porte en lui la limite de son domaine
d’utilisation ; ici le modèle politique des démocraties occidentales._

Mais revenons cette fois,
et pour notre plus grand plaisir,
au concept de justice. Car il semble que vous abordez le problème
en traitant celui du concept et
non de la conception. La relativité que vous y attachée ne me convient pas et
je ne peux être d’accord avec vous.
Certes l’idée de justice est relative, mais relative à quoi ?

La justice appartient au domaine des normes et valeurs en cours dans un
groupe ou une société. L’idée
même de justice comporte cette dimension. Comme telle elle est limitée,
actualisable et donc non absolue. Mais elle ne serait être limitée à la sphère
d’un individu particulier.
Ce point de vue était celui des sophistes que Platon a combattus toute
sa vie. En effet, pour eux, tel Protagoras, « l’homme (l’individu) est la
mesure de toute chose. ». Pratiquement, une telle conception ne peut
avoir aucune portée politique. Chacun défend sa conception privée de la
justice, et tente de tirer le plus de profit pour lui-même. C’est ce contexte,
dont l’origine peut être située
vers le V aime siècle, qui a motivé la réaction de Socrate puis de
Platon et donné naissance à une nouvelle forme de philosophie. Bref. Limiter la justice au strict
champ individuel est absolument apolitique. Prôner une telle attitude revient
à souhaiter une sorte d’état de nature, une société où tous seraient contre
tous. Je pense que vous en êtes convaincus.
Cependant la référence aux concepts « d’en soi / pour soi »
laisse planer un doute.
Je ne connais que très peu Sartre. Il est depuis un certain temps
négligé par nos universités. Cependant, je connais un peu Kant et Hegel ( dont
la pensée chez ce dernier, ne se limite pas, et de loin s’en faut, à cette
idée de fin de l’Histoire. Lorsque l’on dit cela on est très loin d’avoir fait
le tour de cette philosophie qui reste, malgré ses fourvoiements une pensée
majeure et extrêmement fondatrice.)
On ne peut pas dire que la notion d’en
soi soit une catégorie dans laquelle on puisse fourrer telle ou telle notion.
Chez Kant (et chez d’autres également) la chose en soi est inaccessible par
l’entendement. C’est le noumène.
Personnellement, j’aurais tendance à avoir une position assez proche de
celle de Hegel. Si la représentation d’une chose est toujours le produit d’une
sensibilité individuelle, et donc toujours pour soi, il y a, je crois, une
place dans notre connaissance pour l’en soi. D’une part parce que l’on ne peut
pas penser, parler… sans viser une certaine forme d’universalité. D’autre part
je considère un peu comme Hegel, que « l’en soi / pour soi » ne sont
pas des catégories de concept, mais des moments du savoir. L’on retrouve
d’ailleurs un peu chez Husserl, sous une forme différente, ce que Hegel
présente comme la résolution dialectique de l’en soi et du pour
soi.
Quoi qu’il en soit, pour revenir à Rawls, et plus généralement à l’acte
politique, ne pensez-vous pas que le législateur qui s’apprête, comme c’est
son rôle, à légiférer, ne doit pas garder à l’esprit une conception du juste
valable pour le plus grand nombre possible, et donc avoir l’idée générale d’un
concept de la justice qui répond autant que faire se peut aux règles d’une
certaine universalité ?

A suivre…

Ph.

§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§

Van, réponse à Monsieur A.S. (2) :

Les pièces jointes ne sont pas associées au courriel. Peut-être un clic manquant dans la procédure ?
Quoi qu'il en soit, je vous remercie de contribuer à cette réflexion. Les concepts sartriens d'être en soi et d'être pour soi aident à mieux cerner beaucoup de choses. Il semblerait qu'ici J.Rawls ait
surtout le souci de "déconstruire" la justice tout en voulant éviter son caractère utilitaire, surtout le caractère utilitaire lié à la classe dominante. Il semble rejeter la notion abstraite de Justice "en
soi", mais ressent le besoin de fonder cette justice sur le comportement d'un être humain abstrait, "qui ne
connaîtrait pas sa place dans la société, sa position de classe ou son statut social et donc confronté au risque  d’occuper non  pas n’importe  quelle position dans la société,  mais la position  du plus défavorisé ..." C'est un compromis habile, bien que discutable.

Respectueusement

Van

*********************

Monsieur A.S. (2)

Cher Van,
En complément de mon dernier courriel qui reprenait le sujet de John Rawls et la Justice , j’ai pensé utile de vous faire parvenir quelques éléments de la discussion sur l’asile actuellement en cours chez nous. Il s’agit de quelques articles de fond publiés dans 24 Heures, une toute petite partie de pages entières truffées d’opinions de différentes personnalités, de lettres de lecteurs et d’exemples cités de décisions de refoulement d’autant plus incompréhensibles que l’Office fédéral des réfugiés n’a pas jugé utile d’en communiquer les motifs ni aux personnes concernées ni aux autorités cantonales chargées de les exécuter (à supposer qu’il se soit donné la peine de les motiver). A titre d’exemple, l’annexe Justice IV contient un seul cas, juste pour montrer le caractère apparemment arbitraire de ces décisions. Voilà donc un peu de matière pratique pour étoffer le discussion sur la justice.
Avec mes salutations amicales,


A. W.S.


§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§

Monsieur A.S. écrit :

Cher Van,

(...)

Merci de votre message avec votre correspondance sur John Rawls et la Justice. C ’est là un sujet
inépuisable, car la justice n’est qu’un volet du thème général de la valeur sur lequel il existe des
bibliothèques entières. J’ai même, dans le cadre d’un concours, écrit un essai là-dessus que je vous enverrais volontiers s’il n’était en allemand. Partant de la distinction sartrienne de l’être-en-soi (qui « est ce qu’il est et n’est pas ce qu’il n’est pas ») et de l’être-pour-soi (qui « est ce qu’il n’est pas et n’est pas ce qu’il est »), je suis arrivé à la conclusion que la valeur fait partie de la catégorie de l’être-pour-soi. Un être-pour-soi ne peut être que sujet et comme tel ne peut jamais être objet de notre connaissance. Nous ne pouvons que vivre une valeur; nous ne pouvons jamais la connaître ni, à plus forte raison, faire un énoncé quelconque sur elle. Il est donc parfaitement impossible d’enseigner la Justice par un cours. On peut
enseigner ce qui est plus ou moins codifié, comme le droit. Mais déjà les codes de conduite (morale ou politesse) posent problème : il suffit pour s’en convaincre d’essayer de prêcher à un enfant le respect de la personne humaine sans le pratiquer soi-même.

Examinons cela à propos de la justice. Elle répond tout à fait à la définition sartrienne de
l’être-pour-soi : elle est pour les uns ce qu’elle n’est pas pour les autres. La peine de mort est juste pour beaucoup de citoyens des Etats-Unis ; elle ne l’est plus (mais elle l’était dans le passé) pour les Européens. Et pour Confucius il est juste de veiller tout d’abord au bien-être de sa famille, alors qu’un politicien européen qui favoriserait les membres de sa famille aux dépens de la communauté commet un délit. On ne peut donc jamais rien dire qui vaille sur la Justice , mais tout au plus sur ses différentes
manifestations. Dans vos remarques sur les textes cités de Rawls vous avez d’ailleurs bien noté que plusieurs de ses énoncés relèvent d’idéologies particulières que l’on peut ou ne peut pas partager. La justice telle que Rawls la conçoit n’est qu’une justice possible parmi une infinité d’autres.

Nous avons juste en ce moment une discussion acharnée sur la politique d’asile. Alors que, sous l’influence d’un parti xénophobe les autorités fédérales ont créé des lois et des directives de plus en plus restrictives, visant à renvoyer le plus grand nombre de requérants d’asile sans égard à leur situation personnelle, afin de dissuader d’autres candidats à l’immigration, certains cantons, dont Vaud, ont pratiqué une politique beaucoup plus libérale surtout envers les immigrés bien intégrés. Un nouveau durcissement au niveau fédéral exige maintenant le départ avant la fin de l’année de tous les requérants d’asile qui n’ont été admis que provisoirement, en attendant que la situation dans leur pays se normalise. Cela concerne beaucoup de familles qui vivent depuis longtemps (dans quelques cas plus de dix ans) en Suisse, qui ont un travail, se sont fait des amis et dont les enfants ont fait leur scolarité ici, ne connaissent pas leur pays d’origine et ne parlent quelquefois même plus leur langue maternelle. Qu’est-ce qui est
juste ? Obéir à la loi fédérale démocratiquement décidée après discussion dans le parlement ou suivre ce que beaucoup considèrent comme un principe humanitaire supérieur aux lois humaines ? – Et vous avez un autre exemple en France, également de brûlante actualité : Le port du voile islamique. Et là c’est encore beaucoup plus complexe puisqu’il s’agit de deux libertés (encore un concept de valeur !) opposées : la liberté de manifester l’attachement à une religion (ou n’importe quelle autre idéologie) et la liberté
de s’affranchir de la pression d’un groupe.

En voilà assez pour aujourd’hui. En tout cas, vous voyez que la Justice de John Rawls nous conduit au cœur d’un problème philosophique que nous ne serons jamais près de résoudre. C’est une de ces
questions qui n’admet qu’une seule catégorie de réponses : d’autres questions…

En attendant de continuer sur la lancée, recevez toutes mes amitiés, aussi pour votre famille.

A W.S
 

§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§

Van écrit :

Cher Ph.,
Je te remercie pour les extraits de l'oeuvre de John Rawls sur lequel j'ai pu me livrer à quelques "réfléchissements" pendant mes voyages récents (Suisse et USA - retour à la cabane depuis hier) :

1) La proposition : "situation où personne ne connaîtrait sa place dans la société, sa position de classe ou son statut social et donc confrontés au risque d’occuper non pas n’importe quelle position dans la société, mais la position du plus défavorisé. ( Théorie de la justice p. 168) "

rencontre la difficulté d'une conception abstraite, idéaliste de l'Homme. Cet Homme n'existe pas ... N'existent que des hommes liés à leur environnement, essentiellement social. "L'homme est la résultante des interactions sociales" (Marx - 6è thèse sur Feuerbach). Pour que l'idée de Rawls marche, il faut que l'Homme soit inconscient de sa place dans la société et s'en fabrique une autre sous forme d'hypothèse. Mais alors qu'est ce qui détermine ce processus ? De plus, toute hypothèse devra être confrontée à la réalité, au concret des "interactions sociales", au risque de se désintégrer si elle n'est pas validée.

2) "et qui n’autorisent des inégalités économiques et sociales que si elles bénéficient aux plus désavantagés" : 

c'est la thèse de la "discrimination positive" (cf super-Sarko), à laquelle notre super-Président à opposé son véto formel. Juste pour l'embêter, j'aurais tendance à adhérer à cette initiative qui aurait, semble-t-il, réussi à apporter une aide sérieuse aux membres de minorités défavorisées aux USA, de même qu'aux "intouchables" en Inde, pour ne pas citer les autres exemples que je connais moins bien.

3) L’idée de la justice comme équité doit pouvoir être comprise ou interprétée à partir d’une multitude de langages et de contextes culturels différents qu’elle ne transcende pas. Elle peut seulement être, comme dit Rawls, l’objet d’un « consensus par recoupement » dont les principes sont formulés en termes purement politiques, sans faire intervenir une philosophie, une religion ou une vision du monde, particulières et historiquement situées

La Justice ainsi imaginée me semble assujettie au jeu (ou à la lutte) politique, qui serait nécessairement partisan, tributaire de rapports de force, notamment entre groupes de pression.

4) « Une société démocratique moderne est caractérisée non seulement par une pluralité de doctrines compréhensives, morales, philosophiques et religieuses, mais aussi par le fait que ces doctrines sont incompatibles entre elles tout en étant raisonnables… Le libéralisme politique part de l’hypothèse que…( ceci) … est le résultat normal de l’exercice de la raison humaine dans le cadre des institutions libres d’un régime démocratique constitutionnel. Le libéralisme politique pose également qu’une doctrine raisonnable ne rejette pas les éléments essentiels d’un régime démocratique. »

La question est celle "la démocratie, fin de l'Histoire" ou "horizon indépassable de la pensée", qui me dépasse un peu. 

5) Dans l'ensemble, le lecteur attentif de Nietzsche que tu es (et que je ne suis pas) aurait sûrement relevé le problème de la "généalogie de la justice", qui pourrait se formuler par ces 2 propositions :

- l'Homme est juste et bon par nature, c'est sa qualité intrinsèque, par similitude à Dieu, son image (qui devient dans cette hypothèse sinon indispensable, du moins commode). La Justice est inhérente à l'Homme, il s'agit d'une Justice "en soi".

- l'Homme bien que "mauvais" par nature (à cause de son égoisme fondamental), est quand même raisonnable et tout à fait capable de concevoir, pour son bien, d'une société dans la quelle la Justice est souhaitée dans la mesure où elle sert l'ordre, la stabilité, les rapports sociaux existants d'un côté, ou un meilleur partage du pouvoir et des richesses de l'autre. Cette "Justice", qui n'est plus La Justice "en soi", mais une justice concrète, est par conséquent conditionnée par les rapports de force. Elles est donc plutôt labile, ce qui colle plus avec le nombre considérable de lois que l'on fait, défait, amende, réforme ... sans compter les inombrables décrets, qui en fixe l'application, et, accessoirement, les révolutions qui arrivent de temps à autre pour tout casser ...

Peut-être quer Rawls a prévu ces difficultés en y apportant des nuances ou explications ?

Au plaisir d'en rediscuter.

Amicalement

Van

PS : Béa a acheté le bouquin de Bataille que tu lui a suggéré 

§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§§

RESUME SUR JOHN RAWLS

par Ph. T. :

 

Salut,

La dernière fois que nous nous sommes penchés sur les problèmes de monde, je t’ai parlé du philosophe américain John RAWLS et je t’ai dit que je t’enverrais quelques petites choses sur son travail. 

J’ai trouvé ce qui suit dans l’Encyclopédie Universalis. Ce n’est pas terrible, mais ça donne une idée… J’ai apporté quelques précisions en italique.

A la suite de cela, j’ai ajouté quelques lignes constituées en grande partie de d’extraits de l’œuvre … 



RAWLS JOHN, 1921-2002.

Né le 21 février 1921 à Baltimore, John Rawls commence en 1939 des études de philosophie à l’université de Princeton que la guerre interrompt. Celle-ci, et en particulier, son expérience directe des conséquences du bombardement sur Hiroshima aura une profonde influence sur lui. En 1946, il retourne à Princeton pour travailler à son doctorat qu’il obtient en 1950 et qui est consacré à la question de la justification morale. Mais à partir de 1950, lors de son séjour à Oxford, puis à l’université Cornell, et enfin à Harvard où il fait toute sa carrière à partir de 1962, en compagnie de philosophes de premier plan comme Thomas Nagel, Robert Nozick, Michael Walzer ou Tim Scanlon, il modifie son orientation. Il se consacre dorénavant exclusivement à la question de la justice dans tous ses aspects, moraux, psychologiques même, politiques, économiques, juridiques et sociaux.

Le défi normatif que relève Rawls avec son monumental ouvrage Théorie de la justice (1971), est de découvrir les principes de justice que devrait adopter toute société « juste » ou « bien ordonnée », la question institutionnelle venant ensuite. Dans cette quête, l’influence décisive va être celle de l’économie du bien-être ou économie normative (welfare economics), selon laquelle seule une redistribution « rationnelle », c’est-à-dire qui a pour conséquence d’augmenter le bien-être de tous, est moralement défendable ou juste.

Rawls va construire une théorie de la justice, en évitant certains aspects inacceptables de l’utilitarisme, en particulier l’idée qu’il puisse être légitime de sacrifier ou de réduire les droits fondamentaux si, par là, on augmente le bien-être général. « Chaque personne, écrit-il, possède une inviolabilité fondée sur la justice que, même au nom du bien-être de l’ensemble de la société, l’on ne peut transgresser. » La priorité de la justice sur l’utilité sociale est la thèse fondamentale de sa doctrine qui se rapproche ainsi de la grande tradition du contrat social : Locke, Rousseau, Kant. Mais ce qui le différencie aussi bien du libéralisme de Locke que de la philosophie de Kant est son souci de faire une place à l’intérêt et à la rationalité économique dans la notion de justice. Et, comme l’utilitarisme, il cherche à justifier des principes premiers en dehors de toute référence métaphysique ou religieuse à un droit naturel ou à un ordre transcendant.

La réponse originale de Rawls à ces difficultés consiste à transformer la question de la justice en une question de choix rationnel dans des conditions d’incertitude et de risque. Ces conditions sont modélisées dans la célèbre « position originelle », équivalent à la position préalable à l’établissement du contrat social originaire ( Hobbes ), où nous nous trouverions chargés de choisir des principes de justice pour gouverner notre vie en commun, dans l’ignorance de notre situation particulière. Il s’agit d’une situation où personne ne connaîtrait sa place dans la société, sa position de classe ou son statut social et donc confrontés au risque d’occuper non pas n’importe quelle position dans la société, mais la position du plus défavorisé. ( Théorie de la justice p. 168 ). 

Les meilleurs principes sont alors logiquement, selon Rawls, ceux qui protègent les droits fondamentaux de tous de manière égale (premier principe de justice) et qui n’autorisent des inégalités économiques et sociales que si elles bénéficient aux plus désavantagés (second principe).( J’ai recopié à la lettre ces deux principes que tu retrouveras plus bas. C’est au double nom de l’équité et de la rationalité que la situation des plus désavantagés doit être la pierre de touche de la justice dans une société démocratique.

L’idée de la justice comme équité doit pouvoir être comprise ou interprétée à partir d’une multitude de langages et de contextes culturels différents qu’elle ne transcende pas. Elle peut seulement être, comme dit Rawls, l’objet d’un « consensus par recoupement » dont les principes sont formulés en termes purement politiques, sans faire intervenir une philosophie, une religion ou une vision du monde, particulières et historiquement situées. Rawls tente ainsi de mieux ancrer sa théorie de la justice dans les difficultés propres au monde contemporain.



« La théorie de la justice comme équité (justice fairness) est sensée offrir « la meilleure approximation de nos convictions bien pesées en matière de justice et constitue le fondement qui convient le mieux aux institutions d’une société démocratique. ».

La difficulté d’une telle entreprise est la suivante :

« Une société démocratique moderne est caractérisée non seulement par une pluralité de doctrines compréhensives, morales, philosophiques et religieuses, mais aussi par le fait que ces doctrines sont incompatibles entre elles tout en étant raisonnables… Le libéralisme politique part de l’hypothèse que…( ceci) … est le résultat normal de l’exercice de la raison humaine dans le cadre des institutions libres d’un régime démocratique constitutionnel. Le libéralisme politique pose également qu’une doctrine raisonnable ne rejette pas les éléments essentiels d’un régime démocratique. » .

En 1980 Rawls, après avoir été l’objet de plusieurs attaques, revoie sa copie à travers une série d’articles regroupés dans un livre en 1980, et intitulé : Libéralisme politique. ( Autant, donc, lire directement le 2 éme). 


Poursuivons.

Le problème du libéralisme politique peut donc se formuler ainsi : 

« Comment est-il possible qu’existe et se perpétue une société juste et stable, constituée de citoyens libres et égaux , mais profondément divisés entre eux en raison de leurs doctrines compréhensives, morales, philosophiques et religieuses, incompatibles entre elles, bien que raisonnables ? » ( grande importance de la stabilité. C’est l’objet d’une des corrections apportées en 1980) 



Pour répondre à cette problématique Rawls pose la fiction d’une « situation originelle » et propose deux principes de justice, pouvant servir de lignes directrices, à la réalisation, par les institutions, des valeurs de liberté et d’égalité.



1- Chaque personne à un droit égal à un schème pleinement adéquat de libertés de base égales pour tous …

2- Les inégalités sociales et économiques doivent satisfaire à deux conditions.

- elles doivent être liées à des fonctions ou à des positions ouvertes à tous, dans des conditions d’égalité des chances

-elles doivent procurer le plus grand bénéfice aux membres les plus désavantagés de la société. P 30.


Voilà pour les grands traits. L’ensemble fait environ 800 pages. Je possède les deux ouvrages. Si tu souhaites les lire…

Par ailleurs j’avais dit à Béatice que je lui ferais parvenir quelques lignes de Jo Bataille, extraites de l’Expérience intérieure , j’y pense, mais ce sera l’objet d’un autre envoi. 


A bientôt.

Ph.

Revenir en haut de la page    

Revenir à la Table des Matières 

des 

"Ecrits en français"