ECHANGES  AUTOUR D'UN ARTICLE 

DE BERNARD STIEGLER

 

1) L'article original : De la croyance en politique, par Bernard Stiegler (+ émission sur France Culture)

 

2) Monsieur et Madale St. 

3) Van, réponse à Monsieur et Madame St.

4) Elword écrit (1)

5) Van, réponse à Elword (1)

6) Elword écrit (2)

7) Van, réponse à Elword (2)

8) L.N. écrit 

9) Van, réponse à L.N.

10) P.T. écrit

11) Van, réponse à P.T.

 

Attention : il existe des redites d'un courrier à l'autre !

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Table des Matières des Ecrits en français

 

Van, réponse à Monsieur et Madame St. :

Je crois que Claude Lévy Strauss, baigné dans le positivisme Comtien comme vous l'avez décrit, a aussi trouvé son salut grâce à un ouvrage sur lequel il a fondé son enseignement. C'est raconté dans "De Près et De Loin" un ouvrage relatant un dialogue avec Didier Eribon, qu'un patient m'a prêté (je l'ai finalement commandé, en même temps qu'un autre dans lequel Eribon se trouve face à Dumézil). En fouillant autour de CL Strauss sur internet, j'ai eu la surprise de trouver Piaget classé parmi les structuralistes. Est-ce justifié ? 

Le ministre brésilien "humaniste" a eu beaucoup de succès sur le net. C'est un bon comique. J'ai beaucoup aimé son idée de traiter tous les enfants du Monde comme patrimoines de l'Humanité ... C'est tellement logique, et en même temps complètement absurde. 

Quant à Stiegler, je crois, pour l'avoir écouté sur France Culture, que, prosaiquement, sa réflexion part de TF1 et appelle, avec talent, la philosophie en renfort de son aversion pour la platitude et la crétinisation de certains média.


On pourrait construire tout cela à partir de "l'individuation", la construction de la "singularité", qui serait le moteur de la civilisation occidentale (comprendre que la pensée ailleurs, indienne et chinoise notamment, préconisent au contraire l'effacement du "moi particulier", le "petit ego" ?).


A cause de la nécessité vitale d'une incitation toujours grandissante à consommer, induite par la pression irréductible à produire toujours plus et plus vite, elle même conséquence de la "baisse tendancielle des revenus" (truc marxiste que Stiegler ne nie pas), on doit faire appel à la "culture" de masse qui dépossède les gens de leur savoir individuel, pour les fondre dans un comportement psycho-intellectuel collectif, au profit de "Coca Cola" symbolisant la  Consommation (Stiegler cite le président de TF1 qui affirmait en juillet dernier que tout ce que les media font ne consiste qu'à capter du temps de cerveau au profit de Coca Cola). C'est contraire au moteur de la civilisation occidentale sus mentionnée (construction de la "singularité"). Donc problème (en fait il y a des consquences plus urgentes de la course à la production et à la consommation : épuisement des ressources naturelles, pollution, écart des richesses etc ...).

 
En fait, c'est quoi ce problème ? Stiegler envisage une autre "entrée" : "l'effondrement de la croyance" suite à la faible participation aux dernières élections européennes. De là : opposition entre croyance et confiance avec l'histoire du dollar (in God we trust au lieu de "believe") etc...  

Il faut relier les morceaux : appel à Aristote pour que la perte de "singularité" aille droit sur "la mort de Dieu" de Nietzsche, ce qu'on peut désigner d'une façon plus neutre : perte de valeurs. Le problème est là : la masse des "prolétaires de l'esprit" n'ont plus de valeurs, sont face au nihilisme, au vide de l'existence, à une vie insipide, sans transcendance, sans but, avec au bout, le gouffre béant de la mort. Il sont livrés à l'angoisse, à la dépression, aux comportements excessifs.

 
Solution : recréer l'individuation par une politique culturelle d'envergure. Comment ? Stiegler ne dit pas, mais l'amorce des solutions existent. Exemple : deux individus ne surfent pas sur internet de la même façon, ne visitent pas les mêmes sites, ne cliquent pas sur les mêmes liens ... La télé cablée, numérique, permet de voir un programme de plus en plus individualisé. Les SMS, E mails, forum internet et autres, permettent aux gens de développer leur "mémoire active" individuelle, de leur monde intérieur. Bientôt l'E book connecté permettra de tout lire en passant facilement d'un ouvrage à un autre, procédé propice pour la construction de "singularités" etc ... Le seul, problème, quasi insoluble, est que cette perspective ne s'ouvre que pour les "branchés", les riches, creusant encore plus le fossé avec les vrais prolétaires. 

Cette situation certes gravissime n'empêche pas notre petite famille de mener au mieux son petit chemin .. Geoffrey s'apprête ce dimanche de partir pour Rome avec l'école. A son retour, nous irons tous faire un tour à Marakech. Audrey travaille beaucoup pour le Bac à la fin de l'année. Une curiosité, elle vient d'obtenir le permis d'aviation. Avant le permis de conduire ... Béatrice peint et sculpte. Quant à moi, j'ai terminé depuis quelques semaines les articles commandés pour les numéros spéciaux du Tet des revues vietnamiennes, et commence à m'adonner aux délices de la ... comptabilité ! 

Respectueusement 

Van

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de Monsieur et Madame St. : 

Cher Van, 

(...)

Donc d’abord votre carte de vœux qui nous a fait beaucoup de plaisir. En particulier, je me suis bien amusé de l’expérience de Claude Lévi-Strauss à São Paulo – les affres de devoir enseigner une matière qu’on ne domine pas, et cela dans une langue qu’on ne domine encore qu’à moitié ! Est-ce qu’il dit comment il s’est tiré d’affaire ? Comme je vous l’ai dit, j’ai eu la grande chance qu’un professeur cubain venait de publier un ouvrage bien adapté à la situation particulière de l’Amérique Latine alors que le seul manuel que je possédais en ce moment était un vieux Traité de sociologie d’Armand Cuvillier, bien livresque et imbu du positivisme d’Auguste Comte, absolument inadapté à la réalité salvadorienne. Et ce que j’avais appris avec Jean Piaget (qui se concentrait sur la recherche en psychologie de l’enfant où il faisait autorité) ne valait pas mieux. En tout cas, je n’avais pas envie de faire ce que faisait un professeur de sociologie thaï que j’ai rencontré à Bangkok en 1967. Il me racontait qu’il avait également étudié à Genève dans les années 40 et qu’il faisait son cours exactement comme il l’avait appris avec le professeur Piaget… (Je n’ose pas imaginer ce que ses étudiants pouvaient bien en faire.)

  (...)

J’ai eu plus de difficultés avec l’article de Bernard Stiegler. Il me semble qu’il mélange un peu joyeusement les concepts de confiance, croyance et mécréance (en oubliant assez curieusement la méfiance en tant qu’antonyme de confiance) et qu’il se complait dans les calembours et les citations historiques piquées au hasard de sa mémoire. Cependant, si l’on arrive à traduire son jargon en français intelligible, le message devient au fond bien simple et même intéressant. Le citoyen qui participait activement à la gestion de sa communauté et à l’organisation de ses services est devenu consommateur et par le même processus, les autorités – qu’il avait lui-même choisi en tant qu’électeur pour qu’ils dirigent la communauté à sa place – sont devenus les fournisseurs anonymes de biens et services pour lesquels ils lui demandent un prix exorbitant en forme d’impôts et de taxes. Historiquement, le processus me semble cependant un peu plus complexe que ce qu’il décrit. D’abord il y a l’évolution démographique : la population de la Suisse p.ex., a plus que doublé au cours du 20e siècle. En plus, au 19e siècle, le droit de vote était encore très restreint. Non seulement les femmes en étaient exclues, mais le droit de vote était souvent soumis à des facteurs comme la propriété, le revenu, à l’honorabilité (le certificat de bonne vie et mœurs), l’accomplissement du service militaire, etc. Et la liberté de vote, quoique garantie par la Constitution et les lois, étaient souvent soumise au contrôle par les détenteurs de la puissance économique. C’est ainsi que l’institution de la Landsgemeinde était loin d’être aussi démocratique qu’elle en a la réputation, puisque le patron pouvait voir comment votaient ses employés. Et même là où le vote était secret en principe, les quelques employeurs qui occupaient les trois quarts de la population d’un village avaient vite fait pour identifier les moutons rouges qui avaient le cran de voter socialiste, et vlan la lettre de licenciement ! Les acteurs de la politique étaient donc toujours un groupe relativement peu nombreux dont les membres se connaissaient mutuellement. Les Etats soi-disant démocratiques était en fait des oligarchies. C’est toujours le cas, mais le nombre de votants s’est tellement accru qu’il échappe à tout contrôle. La même évolution se retrouve dans les associations et les coopératives : constituées au début d’un groupe relativement homogène, souvent localement ou régionalement circonscrit, dont les membres se connaissaient mutuellement, elles sont devenue des mastodontes comptant des centaines de milliers ou même des millions d’adhérants dont le statut est toujours celui de membres alors qu’ils sont en fait les clients d’une entreprise de service dirigé par un comité plus ou moins anonyme. Si je lisais attentivement le bulletin que ma caisse-maladie (qui compte plus d’un million de « membres ») m’envoie régulièrement, je trouverais bien quelque part les noms des responsables et peut-être même leurs effigies, mais je ne connais même pas les responsables de leur bureau local. Mes rapports se limitent normalement au versement des primes, à l’envoi de mes notes de médecin et à l’encaissement de leurs remboursements ; tout au plus, s’il y a un problème, à un coup de fil avec un répondant anonyme. L’effet contre-productif de la démocratisation à l’extrême – dont le but était de conférer à chacun sa part de responsabilité pour la collectivité – a donc été de rendre chaque part si minuscule que plus personne ne s’en sent réellement responsable. Qui s’intéresse à un gâteau dont il voit tout au plus une miette si minuscule qu’il n’en perçoit même pas la saveur. Et là on rejoint M. Stiegler qui rappelle opportunément l’étymologie de savoir : ce dont on ne sent pas la saveur, on n’en sait rien et donc on ne s’y intéresse pas. Et de ce que l’on ne connaît pas, on s’en méfie peut-être ; on peut bien parler de méfiance alors que le terme de mécréance me semble plutôt inapproprié.

 R et A W St

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Van, réponse à P. T. :

Je crois, en sémiologiste, que, prosaiquement, Stiegler part de TF1 et appelle, avec talent, la philosophie en renfort de son aversion pour la platitude et la crétinisation de certains média.
On pourrait construire tout cela à partir de "l'individuation", la construction de la singularité, qui serait le moteur de la civilisation occidentale (comprendre que la pensée ailleurs, indienne et chinoise notamment, préconisent au contraire l'effacement du "moi particulier", le "petit ego" ?). 
A cause de la nécessité vitale d'une incitation toujours grandissante à consommer, induite par la pression irréductible à produire toujours plus et plus vite, elle même conséquence de la "baisse tendancielle des revenus" (truc marxiste que Stiegler ne nie pas), on doit faire appel à la "culture" de masse qui dépossède les gens de leur savoir individuel, pour les fondre dans un comportement psycho-intellectuel collectif, au profit de "Coca Cola" symbolisant la consommation. C'est contraire au moteur de la civilisation occidentale sus mentionnée. Donc problème. En fait il y a des consquences plus urgentes dela course à la production : épuisement des ressources naturelles, pollution, écart des richesses etc ... 
En fait, c'est quoi le problème ? Stiegler envisage une autre "entrée" : "l'effondrement de la croyance" suite à la faible participation aux dernières élections européennes. De la : opposition entre croyance et confiance, l'histoire du dollar (in God we trust au lieu de believe) etc... Il faut relier les morceaux : appel à Aristote pour que la perte de "singularité" aille droit sur "la mort de Dieu" de Nietzsche, ce qu'on peut désigner d'une façon plus neutre : perte de valeurs. Le problème est là : la masse des "prolétaires de l'esprit" n'ont plus de valeurs, sont face au nihilisme, au vide de l'existence, à une vie insipide, sans transcendance, sans but, avec au bout, le gouffre béant de la mort. Il sont livrés à l'angoisse, à la dépression, aux comportements excessifs. 
Solution : recréer l'individuation par une politique culturelle. Comment ? Stiegler ne dit pas, mais l'amorce des solutions existent. Exemple : deux individus ne surfent pas sur internet de la même façon, ne visitent pas les mêmes sites, ne cliquent pas sur les mêmes liens ... La télé cablée, numérique, permet de voir un programme de plus en plus individualisé. Les SMS, E mails, forum internet et autres, permettent aux gens de développer leur "mémoire active" individuelle, de leur monde intérieur. Bientôt l'E book connecté permettra à tous de tout lire en passant facilement d'un ouvrage à l'autre, procédé propice pour la construction de "singularités" etc ... Le seul, problème, quasi insoluble, est que cette perspective ne s'ouvre que pour les "branchés", les riches, creusant encore plus le fossé avec les vrais prolétaires.

Le gars qui dit que les USA sont au 18è siècle ne pense peut-être pas à la grande philosophie, mais aux conditions socio-économiques : il fait référence à la dérégulation déjà appliqué sous Reagan, à l' "ownership society", le "trickle down economy", qui rappelle le capitalisme d'antan, avant l'apparition de mécanismes régulateurs. Sans soupçonner que ce soit l'idée de l'auteur, on pourrait aussi remarquer que les institutions des USA sont restées constantes depuis la naissance de l'Union, au 18è siècle, alors que dans le même laps de temps, nous avons, nous, connu 5 républiques, 2 empires, 1 restauration sans compter quelques autres intermèdes.

Le site de Tokitsu est très intéressant. As-tu remarqué le passage dans lequel il cite un Maître prétendant que plus on s'entraine au Karate, moins notre tsuki (au sens large, notre technique) est efficace ?

Autre chose : quelle nouvelle du matelas à eau ? et du nouveau bouquin de Nakahashi ?

Bon réveillon

Amicalement

Van

P. T. écrit :


j'ai écouté l'émission. Ce monsieur, quoiqu' un peu confus, parle de problèmes très intéressants et forts complexes. En fait, je ne vois pas très bien où il veut en venir. Il aborde un sujet assez mal circonscrit par de multiples angles d'attaque et a recours, pour donner corps à son discours, à de multiples thèses qu'il tente, avec plus ou moins de succès, de rendre cohérentes entre elles. 
J'ai trouvé intéressant sa lecture de Max Weber. Je n'ai pas vu tout ça chez Max, mais je n'ai lu que l'Ethique protestante et l'esprit du capitalisme. Je ne connais pas le commentaire sur Franklin dont il parle; j'aimerais d'ailleurs le lire.
J'ai bien aimé également l'extension qu'il fait au concept de prolétarisation. Là aussi j'aurais aimé qu'il appofondisse, mais bon...
Il y a quelques temps, tu m'as envoyé un article d'un américain qui affirmait que les US étaient restés au XVIII ème siècle. Je n'ai pas répondu parce que c'était trop long. Il s'est passé tellement de bouleversements essentiels en Philosophie politique au XVIII éme... De quoi parlait-il au juste ?
Parmi ceux-ci, on peut compter la perte, ou au moins la forte dévaluation, des déterminations onto-théologiques qui pesaient autoritairement sur la pensée politique. Et, de façon concomitante, l'avènement du nominalisme en politique, comme doctrine de remplacement, mais aussi l'indissociable relativisme qui va avec. C'est peut-être là qu'il faut chercher la racine de ce que Stiegler appelle la mécréance. 
A mon humble avis celle-ci ne touche pas seulement le politique. Je crois que nous vivons une profonde crise de la croyance.( N'oublions pas que même la rationalilté repose sur un acte de foi... en elle-même. Il est impossible de fonder rationellement la rationalité. Ca pose quand même un problème. Surtout quand on est un rationaliste convaincu.) 
Je crois que le Logos a perdu à nos yeux sa valeur et sa fonction prédictive. Du moins en ce qui concerne l'analyse des mouvements de sociétés. Que ce soit économiques ou politiques.Que l'origine de l'irréconciliable conflis qui oppose ces deux entités dont la maîtrise semble une des conditions de possibilité du vivre-ensemble, est à chercher de ce côté. La mort de Dieu également... 
Il y aurait beaucoup à dire, j'ai commencé un mémoire là dessus il y quelques années. Je ne vais pas le réécrire aujourd'hui. Si le sujet te passionnes voici quelques indications bibliographiques:
Le Léviathan de Hobbes, ainsi que les différents commentaires de Léo Strauss, Charles Zarka, et d'autres encore dont dont je pourrai te donner le nom si ça t'interesse.


Par ailleurs, et dans un tout autre domaine voici le site de Tokitsu qui a fait sa thèse de doctotat sur le Go Rin No Sho de Miamoto Musashi et qui la présente ici.
http://www.tokitsu.com/fr/decouvrir/articles/sabre/

Au revoir
Ph
.

 

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Van, réponse à Elword (2) :

Votre réponse oriente judicieusement le problème
vers la question du "Moi".
Effectivement, le "Moi" absolu n'est qu'une vue de
l'esprit, sans aucun support réel. Sans se replonger dans des références
compliquées, je crois me souvenir que les phénoménologistes parlent de la
conscience du "moi" et du "soi", comme naissant de l'appel (l'enfant réagit à
l'appel de son nom --> conscience du soi et du moi) du dialogue
extérieur puis du dialogue intérieur, mobilisant l'énergie psychique pour
construire la "personne" (peut-être que les mots utilisés ne sont pas les
bonnes).On se définit comme une entité, membre d'une autre entité : famille,
puis village, ville , pays, société à un moment donné, puis société dans
l'évolution de l'Histoire, bref l'Humanité, et, pourquoi pas, être vivant parmi
d'autres dans l'évolution des espèces, et encore, assemblage de matières
organiques, dans l'Histoire de l'évolution des matières organiques, enfin,
assemblages d'atomes et molécules dans l'Histoire générale de la matière ...

Le Boudhisme offre une vue intéresante en parlant
des agrégats. Le Moi, comme tout autre chose, n'est qu'un agrégat, qui n'existe
pas en soi, mais seulement à cause de l'assemblage circonstanciels de ses
constituants. En plus il évolue, est sans cesse différent de ce qu'il était
("est ce qu'il n'est pas et n'est pas ce qu'il est" comme dit Sartre dans l'Etre
et le Néant). C'est la base de théorie du Sunyata (Vide). Le Boudhisme montre
aussi la voie de l'extiction de l'intellect, de l'illusion du Moi (celui qui
existe en soi), du dialogue intérieur, source de la construction et du
renforcement de ce "moi". On est en face d'une divergence avec l'idéal de
renforcement de la "singularité". A moins que ces divergences ne se rencontrent
ou puissent se transcender dans une relation dialectique à définir ? Du genre
:"beaucoup de singularité mène à l'universalité" ?

NHV


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Elword écrit (2) :

Merci de m'avoir permis de réfléchir sur bien des
choses ...
Le point sur lequel vous vous interrogez m'a le plus occupée . Après avoir rafraîchi mes idées sur la philosophie d'Aristote (qui range si bien séparé les choses de la vie dans des tiroirs différents que
l'on ne vois plus le dénominateur commun qui les lie) , et dont les idées philosophiques sont considérées comme point de départ de la civilisation occidentale , j'ai pensé à tout ce que j'ai lu , puis vécu et
discuté avec mes amis Indiens et Tibétains . Je pense finalement que ce n'est moins le fait d'être , où de se sentir singulier , individuel . La conception même du "moi" qui est très différente dans les deux civilisations est en question : n'a-t-on pas l'impression quand l'occidental dit : moi , je ... il se sort , pour ainsi dire , du reste des autres (et humains seulement !). Exemple : un conférencier universitaire commence son exposé directement en parlant de son sujet et si le développement est bien construit, s'il parle d'une façon vivante , c'est son mérite personnel . Il paraît impensable qu'il commence par parler de "sa lignée" . Même chose pour un prêtre : pas pensable de l'entendre parler longuement de "sa lignée" pour introduction de son sermon . En écoutant pour la première fois un enseignement donné par un Maître tibétain , j'avoue que je n'ai même pas compris pourquoi il nous raconte tout cela .
Peu à peu je voyais que cette façon de se relier à ceux qui nous ont précédé , influencé , aidé à devenir ce que l'on est devenu physiquement comme spirituellement , à se sentir un maillon dans la chaîne de TOUT ce qui vit , donne des racines , stabilise sur des valeurs tenant bon dans les tempêtes de la vie comme celles d'un arbre .
L'occident en développant sa façon de voir les choses à travers la pensée d'Aristote et en construisant sa civilisation sur cette base fragmentaire , a peut-^tre réussi des merveilles technologiques mais humainement , ça nous a amené où ?? B.St. parle de "l'effondrement de la croyance" , Nietzsche de "la mort de Dieu" , et vous montrez où la perte des valeurs peut amener les êtres humains , perdus dans ce monde morcelé , où chacun se trouve seule là où il pense que le vent du hasard l'a déposé .
Comme possibilité d'issu qui amène vers une autre forme de individualisme , il existe comme vous dites par exemple Internet avec ses innombrables activités . Il y a des livres par milliers , sur papier ou en e-book , mais aucun gouvernement démocratique ne peut réaliser à la fois la liberté de chacun et la façon
dont il doit se servir pour le bien de tous .
Sur le plan extérieur , dans la façe du monde matérielle des phénomènes , il sera difficile de trouver une une solution capable de créer un monde nouveau où les hommes retrouveront des nouvelles valeurs en lesquelles ils pourraient croire. 
Friedrich Schiller dit que la vraie noblesse d'esprit consiste à donner un sens à son existence au lieu de le chercher en elle. Mais il n'était pas adepte d'Aristote
...

El.W.


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Van écrit en réponse à Elword (1) :

Je vous remercie pour vos réflexions. J'ai
beaucoup aimé la liaison entre culte et culture.
Un des points sur lequel je m'interroge est
celui-ci : Stiegler construit son argument à partir de
"l'individuation", la construction de la singularité, qui serait le moteur
de la civilisation occidentale. Faut-il comprendre que la pensée ailleurs,
indienne et chinoise notamment, préconisent au contraire l'effacement du
"moi particulier", le "petit ego" ? Admettant ce point de départ, le
reste coule de source : à cause de la nécessité vitale d'une incitation
toujours grandissante à consommer, induite par la pression irréductible à
produire toujours plus et plus vite, elle même conséquence de la "baisse
tendancielle des revenus" (truc marxiste que Stiegler ne nie pas), on doit
faire appel à la "culture" de masse qui dépossède les gens de leur savoir
individuel, pour les fondre dans un comportement psycho-intellectuel
collectif, au profit de la consommation. C'est contraire au moteur de la
civilisation occidentale sus mentionnée. Donc problème. En fait, il y a des
consquences plus urgentes de la course à la production et à la consommation
: épuisement des ressources naturelles, pollution, écart des richesses etc
... Mais c'est quoi le problème ? Stiegler envisage une autre "entrée" :
"l'effondrement de la croyance" suite à la faible participation aux
dernières élections européennes. De là : opposition entre croyance et
confiance, l'histoire du dollar (in God we trust au lieu de believe) etc...
Il faut ensuite relier les morceaux : appel à Aristote pour que la perte de
"singularité" aille droit sur "la mort de Dieu" de Nietzsche, ce qu'on peut
désigner d'une façon plus neutre : perte de valeurs. Le problème est là : la
masse des "prolétaires de l'esprit" n'ont plus de valeurs, sont face au
nihilisme, au vide de l'existence, à une vie insipide, sans transcendance,
sans but, avec au bout, le gouffre béant de la mort. Il sont livrés à
l'angoisse, à la dépression, aux comportements excessifs (violences
diverses parmi lesquelles le terrorisme). Solution : recréer
l'individuation par une politique culturelle. Comment ? Stiegler ne dit pas,
mais l'amorce des solutions existent. Exemple : l'internet. Deux individus
ne surfent pas sur internet de la même façon, ne visitent pas les mêmes
sites, ne cliquent pas sur les mêmes liens ... La télé cablée, numérique,
permettra de voir un programme de plus en plus individualisé. Les SMS, E
mails, forum internet et autres, permettent aux gens de développer leur
"mémoire active" individuelle, leur monde intérieur. Bientôt l'E book
connecté permettra à tous de tout lire en passant facilement d'un ouvrage à
l'autre, procédé propice pour la construction de "singularités" etc ... Un
problème majeur, quasi insoluble, est que cette perspective ne s'ouvre que
pour les "branchés", les riches, creusant encore plus le fossé avec les
vrais prolétaires.

NHV

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Elword écrit (1) :

J'ai maintes fois lu et relu cet article de
Bernard Stiegler qui m'a fait réfléchir sur des problèmes dans un domaine
qui m'est peu familier : la politique .
Il représente une excellente mais aussi
effrayante peinture et clairvoyant analyse de ce qui a amené les peuples
de nos jours ainsi que ceux qui les gouvernent , de la croyance (en
politique) à la confiance qui , elle, s'est peu à peu dégradée en
confiance calculante et au discrédit pour finalement nous faire vivre dans
un monde
- où le désir sera remplacé par l'intérêt
calculable
- où les idées ne font que consister et
perdent leur existence
- et où l'on nous ne laisse guère d'autre
choix que de nous adapter à un pouvoir en lequel nous n'avons plus ni
croyance ni confiance .
Telle est la situation vue par B.
Stiegler
Pour sortir de cette situation de plus en
plus invivable , il propose une solution qui suppose - et même exige ! -
tolérance , connaissances et compréhension : distinguer sans opposer et la
culture comme culte qui compose au lieu d'opposer .

Mais pour pouvoir distinguer ne faut-il pas
d'abord connaître , comprendre ? S'opposer en occurrence peut se faire par
pur esprit d'opposition !

La culture comme culte ? Quelle culture ?
L'occident n'a-t-il pas lui-même peu à peu détruite sa culture jusqu'à
arracher les racines de ses traditions ?

Ce qui est détruit reste détruit . Vouloir le
reconstruire ne serait non seulement impossible mais une erreur .. Il
faudrait repartir sur des nouvelles bases en mettant des nouvelles
semences dans le coeur et dans dans la tête des hommes . Car les idées
existent ! De quoi d'autre , nos actes et réalisations seraient- ils
la manifestation, la matérialisation ?
Mais quel homme , actuellement en vue
sur l'horizon politique en serait capable ?
Pourtant , si nous ne voulons pas que la
mondialisation se transforme en catastrophe ,
sur le plan social et économique , il faut
pourtant y arriver , sinon , ce seront les évènements qui feront le
tri à notre place .
Mais je pense que même si la situation est
générale , il ne faut pas généraliser : l'individu - peut-être surtout
quand on veut liquider l'individuation ! - peut toujours choisir de vivre
en marge d'une tellesociété . Devenir marginal , dans ces conditions ,
change de sens ! S'il faut être adaptable , on n'est pas obligé de
s'adapter à ce qui contredit nos convictions .
A la fin de son article , B. Stiegler dit que
"la politique doit devenir avant toute autre tâche une politique des
singularités pour l'invention d'un nouvel âge ... " espérons que
cela puisse être réalisé pour que nous pourrons à nouveau parler de
croyance en politique .

P.S.
Dans cette analyse assez sombre que B.
St.nous présente , il manque comme un point lumineux qui ne faut pas
oublier :
Gandhi , en qui le peuple avait non
seulement confiance , il croyait en lui et même l'aimait

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Van, réponse à LN :

On pourrait construire tout cela à partir de "l'individuation", la construction de la singularité, qui serait le moteur de la civilisation occidentale (comprendre que la pensée ailleurs, indienne et chinoise notamment, préconisent au contraire l'effacement du "moi particulier", le "petit ego" ?). 
A cause de la nécessité vitale d'une incitation toujours grandissante à consommer, induite par la pression irréductible à produire toujours plus et plus vite, elle même conséquence de la "baisse tendancielle des revenus" (truc marxiste que Stiegler ne nie pas), on doit faire appel à la "culture" de masse qui dépossède les gens de leur savoir individuel, pour les fondre dans un comportement psycho-intellectuel collectif, au profit de "Coca Cola" symbolisant la consommation. C'est contraire au moteur de la civilisation occidentale sus mentionnée. Donc problème. En fait, il y a des consquences plus urgentes de la course à la production et à la consommation : épuisement des ressources naturelles, pollution, écart des richesses etc ...

 
Mais c'est quoi le problème ? Stiegler envisage une autre "entrée" : "l'effondrement de la croyance" suite à la faible participation aux dernières élections européennes. De là : opposition entre croyance et confiance, l'histoire du dollar (in God we trust au lieu de believe) etc... Il faut relier les morceaux : appel à Aristote pour que la perte de "singularité" aille droit sur "la mort de Dieu" de Nietzsche, ce qu'on peut désigner d'une façon plus neutre : perte de valeurs. Le problème est là : la masse des "prolétaires de l'esprit" n'ont plus de valeurs, sont face au nihilisme, au vide de l'existence, à une vie insipide, sans transcendance, sans but, avec au bout, le gouffre béant de la mort. Il sont livrés à l'angoisse, à la dépression, aux comportements excessifs. 


Solution : recréer l'individuation par une politique culturelle. Comment ? Stiegler ne dit pas, mais l'amorce des solutions existent. Exemple : l'internet. Deux individus ne surfent pas sur internet de la même façon, ne visitent pas les mêmes sites, ne cliquent pas sur les mêmes liens ... La télé cablée, numérique, permet de voir un programme de plus en plus individualisé. Les SMS, E mails, forum internet et autres, permettent aux gens de développer leur "mémoire active" individuelle, leur monde intérieur. Bientôt l'E book connecté permettra à tous de tout lire en passant facilement d'un ouvrage à l'autre, procédé propice pour la construction de "singularités" etc ... Un problème majeur, quasi insoluble, est que cette perspective ne s'ouvre que pour les "branchés", les riches, creusant encore plus le fossé avec les vrais prolétaires.
Je crois que les émissions où l'on met en scène des gens ordinaires qui se starisent (ou les livres de ce genre) répondent à un désir de se singulariser "par procuration" de la masse des spectateurs-lecteurs. On se reconnait dans la personne mise en scène. 
La mode vestimentaire est sans doute une affaire plus complexe : besoin de montrer son appartenance à un groupe, mais aussi de se singulariser par rapport à des normes (c'est la même chose vis à vis des modes existantes). Il est important pour l'industrie du prêt à porter de "lisser" les tendances, de contingenter les aspirations à casser la norme, en montrant des modèles (pub, stars du sport et de la chanson, acteurs ...) créant des tendances les plus larges possibles, afin de répondre aux impératifs de la production en série (baisse de coût de production). Avec la fin du quota textile mondial (aujourd'hui même !) on entre dans une ère planétaire du prêt à porter ... chinois ! Cependant, rassurez-vous : les faiseurs de mode restent occidentaux (là où se trouve le marché le plus riche).

Quant au Lama intact, il faut dire que la conservation du corps physique de grands moines bouddhistes est relatée de temps à autre par la tradition. Au Viet Nam il existe aussi deux moines décédés il ya plusieurs centaines d'années dont les corps sont encore en bon état de conservation. En préconisant l'incinération, les règles boudhiques (comme dans l'Hindouisme) évitent aux gens de s'attacher au corps physique après la mort, même dans le cas de personnages illustres. Ne dit-on pas que "dans le cercueil il n'y a jamais personne" ? Un sutra assez connu propose de méditer dans le détail la décomposition du corps !
Une histoire amusante :
Bodi Dharma, premier patriarche du Zen chinois (et ex-prince indien), n'a pas été incinéré. De nombreuses années après sa mort un mandarin chinois de retour d'une ambassade en Inde le rencontre sur sa route, tenant dans sa main une chaussure (une seule !). A son retour, l'Empereur fait ouvrir le tombeau de Bodi Dharma : il est vide. On y trouve qu'une chaussure !

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LN écrit : 


J'avoue humblement que la lecture de l'article de Stiegler m'a demandé un travail certain et j'ai apprécié de pouvoir écouter l'interview. Je me méfie toujours de ce que je comprendrais trop rapidement du propos d'un philosophe, tant chaque mot trouve là son sens précis , que les références culturelles sont nombreuses ... 
Ceci dit, je suis vraiment intéressée par cette réflexion. Pour moi qui suis plutôt centrée sur l'être singulier, ou sur le groupe restreint, avec des références s'inscrivant dans le champ de la psychologie / psychanalyse / psychologie sociale, une analyse politique m'oblige à déplacer mon regard et, même si j'y résiste un peu, ouvre un champ de compréhension plus large. 

Je retiens comme réflexion à poursuivre, d'une part ce que Stiegler dit de la prolétarisation du consommateur, profilé par des dispositifs qui le privent de penser son existence et de sa singularité, de la dépression que cela engendre. Il lie bien sûr désinhibition du surmoi et violence, mais comment comprendre ce besoin croissant de "stariser" son existence (en publiant sa vie ou en l'exposant à la tv, à travers une certaine mode vestimentaire) : lutte contre la dépression, le vide ? pur narcissisme ? perte de l'espace /du besoin d'intimité ?
D'autre part, j'aimerais parvenir à mieux percevoir l'articulation entre l'individu (sa responsabilité) et la société, (son influence) ... Que l'homme individuel défende pour lui-même son espace de pensée, de création, développe une dimension spirituelle, cela ne suffit pas si cela ne s'inscrit pas dans une projet politique nouveau, c'est ça ?

Mais qui va être compétent pour "élaborer une politique industrielle de l'esprit" et agir ? les politiciens .... vraiment ? 

LN

NB : pour le lama intact, vous avez une hypothèse ?

 

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De la croyance en politique

 par Bernard Stiegler

 

En ce début du XXIe siècle, la liquidation des singularités induit à la fois la totale perte de confiance des prolétarisés et la mécréance calculatrice et avérée des puissants, toujours plus hégémoniques et arrogants.

Le scepticisme qui s'est manifesté lors des élections européennes ne fut que l'un des résultats les plus lamentables de la mécréance politique qui ravage le monde contemporain. Cet effondrement de la croyance en politique a une histoire, qu'il faut désormais analyser.  

Après que la révolution industrielle eut transformé en prolétaires les ouvreurs de monde qu'étaient, à leur manière, et à l'écart des clercs, les ouvriers - ceux qui opèrent avec leur main- d'œuvre, les travailleurs et les producteurs en général -, le XXe siècle a accompli la mondialisation du capitalisme en imposant la prolétarisation du consommateur. Ce prolétariat total, exproprié de tout savoir, qu'il s'agisse de ses savoir-faire ou de ses savoir-vivre, est à présent condamné à une vie-sans-savoirs, c'est-à-dire sans saveurs. Il est jeté dans un monde insipide, et parfois immonde : à la fois économiquement, symboliquement et libidinalement misérable.  

Comme celle du producteur, la prolétarisation du consommateur affecte toutes les couches sociales, bien au-delà de la "classe ouvrière". Elle conduit à l'état de consomption qui résulte de la captation et du détournement de l'économie libidinale par les technologies du marketing : l'exploitation rationnelle de la libido par les moyens industriels épuise l'énergie qui la constitue.  

Or la collectivité politique étant constituée par sa "philia" (par l'"amicalité" qui lie ceux qui la composent) est de part en part libidinale. Autrement dit, la consomption tend à liquider le processus d'individuation politique qui caractérisait l'Occident depuis que les poètes géomètres et législateurs, fondateurs des cités de la Grèce ancienne, penseurs dits présocratiques, interrogeaient cette individuation comme le mystère de l'Un et du Multiple, politisaient ainsi le monde en le pensant, et le pensaient en le trans-formant, c'est-à-dire en légiférant, affirmant ainsi le pouvoir des idées.  

Une politique est-elle donc encore possible aujourd'hui qui ne serait pas essentiellement une lutte, un "polemos", selon le langage d'Héraclite (vers 576-vers 480 av. J.-C.) contre l'épuisement tendanciel des ressources existentielles, temporelles et sapientielles hors desquelles paraît impossible quelque individuation psychique et collective que ce soit - y compris, peut-être, au-delà de ou par-delà toute politique ?  

La société de contrôle, au sens du philosophe Gilles Deleuze (1925-1995), comme mise en œuvre des technologies du calcul qui permettent l'absorption de l'existence par les impératifs industriels de la production, poursuit et complique la rationalisation telle que la décrivit le sociologue allemand Max Weber (1864-1920). Pour développer son analyse du "Beruf" comme "vocation à gagner de l'argent" ("le système capitaliste a besoin de ce dévouement à la vocation de gagner de l'argent"), Weber rappelle que l'ouvrier, dès lors que l'on augmente son salaire, travaille moins : il choisit de prendre son temps.  

L'ouvrier qui ouvre est d'abord tourné vers ce temps libre et social que l'on appelait autrefois l'"otium". S'il gagne plus d'argent, il diminue son temps de travail pour exister dans la liberté de son temps, et non seulement survivre et sub-sister, ce qui contredit "l'esprit du capitalisme". Il faut donc baisser son salaire pour l'obliger à travailler : telle est la paupérisation qui accompagne inévitablement la prolétarisation.  

Avec le fordisme comme nouveau modèle industriel aussi bien que politique, le producteur doit devenir, au début du XXe siècle et aux Etats-Unis, un consommateur. Cette nouvelle rationalité apparaît d'autant plus nécessaire que la Grande Dépression des années 1930 exprime les fameuses "contradictions du capitalisme". C'est ainsi que le marketing devient roi, entamant le processus de prolétarisation du consommateur.  

Cependant, la prolétarisation généralisée, comme appauvrissement des existences aussi bien que des subsistances, imposée à toutes les individualités, psychiques ou collectives, qu'il s'agit de soumettre à une pression permanente en vue de les particulariser et de les désingulariser, finit par engendrer un effondrement de la raison, si l'on entend par "raison" ce qui constitue le motif de vivre des âmes qu'Aristote appelle "noétiques" et qu'il qualifie aussi de "politiques" dans la mesure où elles sont ainsi tournées vers et enclines à la "philia". Ce motif, Aristote (vers 384-vers 322 av. J.-C.) le nomme "theos" : il est par excellence l'avènement de l'onto-théologico-politique.  

La rationalisation prolétarisante du producteur, qui passe par la transformation du "logos" en "ratio", est ce qui, concrétisant la "mort de Dieu", substitue à la question de la croyance celle de la confiance. Et c'est pourquoi le dollar exprime tout de la pensée de l'homme politique américain Benjamin Franklin (1706-1790), dont les sermons guident l'analyse de Weber, par cet énoncé inscrit sur le billet vert : "In God we trust", la croyance (belief) étant devenue, selon les sermons de Franklin, légitimement calculable, ce qui est sa transformation en ce que l'on appellera dès lors la confiance.  

Tel est le fruit de ce nouvel état d'esprit en quoi consiste le développement du capitalisme et qui nécessite, comme le montre Weber, une "confiance absolue en ses innovations" et le règne du trust. Le capitalisme est l'invention permanente - et littéralement fascinante - de nouveaux modes de production et de consommation qu'il faut développer contre la tradition, et qui supposent le développement d'une confiance intégralement calculable qui vient se heurter à la croyance.  

Cependant, en ce début du XXIe siècle, la liquidation des singularités et la destruction tendancielle de l'économie libidinale qui en résulte, et que chacun pressent, ne serait-ce que par dénégation, induit à la fois la totale perte de confiance des prolétarisés et la mécréance calculatrice et avérée des puissants, toujours plus hégémoniques et arrogants.  

Le discrédit généralisé répond dès lors à la prolétarisation totale et menace le système capitaliste en son cœur même : le développement rationnel de la confiance entraîne la destruction rationnelle de toute croyance - c'est-à-dire de tout avenir. Tel est le nihilisme, face auquel Friedrich Nietzsche (1844-1900), contrairement à tant de clichés, en appelle à une autre croyance. "Et si vous deviez gagner la mer, vous autres émigrants, ce qui vous y pousserait, vous aussi, serait encore une croyance", écrit-il dans Le Gai Savoir.  

Aujourd'hui, la souffrance est terriblement éprouvée par tous et partout de la mécréance et du discrédit, qui n'a pu advenir comme évidence (il aura fallu un siècle, comme Nietzsche l'annonça) qu'à partir du moment où la libido, le désir au sens freudien, et non simplement l'intérêt au sens webérien, est devenue l'objet du calcul en vue de son exploitation systématique.  

Aussi nécessaire que puisse apparaître de nos jours une interrogation en retour du théologico-politique, la nouvelle question de la croyance en politique est donc moins un retour au religieux qu'un retour de ce qui aura été refoulé à travers la mort de Dieu : la question de la consistance en tant que ce qui, n'existant pas, ne peut pas faire l'objet de calcul, en tant que ce qui maintient distincts, mais non opposés, motif et "ratio". La question de ce qui, comme existence tournée vers le consistant qui n'existe pas, compose (avec) l'incalculable : "Il faut qu'il y ait dans le poème un nombre tel qu'il empêche de compter", écrit le poète et dramaturge Paul Claudel (1868-1955), et il n'y a pas que Dieu qui, bien que n'existant pas, consiste. Il y a aussi l'art, la justice, les idées en général. Les idées n'existent pas : elles ne font que consister. Telle est leur force, leur pouvoir, comme dit Freud. Tel est le pouvoir du savoir, du sapide, de la sapience.  

Dieu étant mort, le diable est encore vivant, et, comme trust ingérant et éliminant toute croyance, il risque de ruiner à jamais l'inéluctable devenir-industriel du monde. Il s'agit cependant et d'abord de ne pas diaboliser ce diable. Mais il s'agit de combattre l'hégémonie de la confiance calculante, qui est autophage et ne peut qu'engendrer le discrédit. Car si la mort de Dieu, c'est-à-dire la révélation de son inexistence, n'est pas inévitablement l'annulation de la question de la consistance, avec le développement de l'esprit du capitalisme, le devenir calculable de ce qui projetait, comme existences (comme singularités), les consistances (les idées, les savoirs et leurs pouvoirs), ce devenir, sans cet avenir dont il n'est pas automatiquement synonyme, est ce qui tend à réduire ces consistances en cendres : les cendres de subsistances inexistantes et inconsistantes. Insipides.  

Telle est la consomption, qu'il faut combattre, comme hégémonie de l'économique, en interrogeant à nouveaux frais la croyance en politique.  

Cette question est ce qui peut dire oui au devenir, mais à la condition d'y distinguer un avenir avec lequel ce devenir ne coïncide évidemment pas d'emblée. La confusion des deux est précisément la mécréance porteuse du discrédit. C'est ce qui a fait sombrer la classe politique tout entière dans ce cynisme honteux qui réduit la modernité à une pure gestion de la nécessité de s'adapter aux pouvoirs sans savoirs du calcul. Or la croyance ne peut jamais consister qu'en la projection dans et vers ce qui se tient par-delà tout horizon adaptatif et comme ce qui, procédant du pouvoir des idées, est le motif de toute invention véritable, c'est-à-dire de toute ouverture (œuvre, mains d'œuvres) d'un avenir tout aussi possible qu'indéterminé.  

La question de la croyance en politique doit alors revisiter et distinguer, mais sans les opposer, l'"otium" et le "negotium", en mettant au cœur de la question politique la culture définie comme culte de cette distinction qui n'oppose pas mais qui compose sans renoncer. Il ne s'agit en aucun cas de ghettoïser la culture dans une "politique culturelle", nationale ou européenne, voire mondiale (onusienne), patrimoniale ou "hypermoderniste", dont l'"exception" ou la "diversité" seraient la bonne conscience ou la conscience malheureuse : à l'âge du capitalisme culturel, la politique doit devenir avant toute autre tâche une politique des singularités, pour l'invention d'un nouvel âge industriel, et comme une écologie de l'esprit. 

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Bernard Stiegler est philosophe, directeur de l'Institut de recherche coordination acoustique musique (Ircam).

 

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Le Monde 01.07.04

http://www.lemonde.fr/txt/article/0,1-0@2-3232,36-371027,0.html

   

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