KARL MARX EN 2004

(Traduction résumée d'un laïus prononcé à Paris en septembre 2004)   

Pourquoi se replonger dans la pensée de Karl Marx en ce début du 21è siècle, alors que des régimes se réclamant du marxisme se sont écroulés lamentablement, que des courants socialistes majeurs lui ont tourné le dos, que la classe intellectuelle dans sa quasi-totalité le couvre d’opprobe quand elle ne lui témoigne pas une dédaigneuse indifférence ?

 

Pour 2 raisons :

 

-         l’analogie entre les sociétés qu’étudiait Marx avec les sociétés capitalistes émergentes actuelles, notamment en Asie Orientale, dont l’influence risque de s’étendre au monde entier

-         l’analogie entre la situation actuelle et celle que trouvait Marx en son temps quant au « blocage de la roue de l’Histoire »

 

Analogie entre les sociétés qu’étudiait Marx et les sociétés capitalistes émergentes actuelles, notamment en Asie Orientale

 

            De nombreux pays dits émergents, notamment les pays d’Asie Orientale encore dirigés par un parti communiste, dont l’ « ouverture » est interprétée comme une victoire de l’Occident, se sont en fait éveillés à un système capitaliste que d’aucuns qualifient de sauvage car sans réel mécanisme de régulation. On y voit les principaux ingrédients des sociétés qui se sont prêtées à l’analyse de Marx à la fin du 19è siècle. Leur poids démographique et par suite, économique, risquent d’entrainer le reste du monde dans leur sillage, tant sur le plan de la régression sociale, de la précarité, que celui d’un productivisme effréné (1). Les corollaires majeurs en sont l’accélération de l’épuisement des ressources naturelles et de la pollution. En fait, bien que de nombreux aspects de ces sociétés et du monde actuel n’aient pas pu être étudiés par Marx (2), la méthode  que l’on peut dégager de sa pensée originelle, permettrait, en l’adaptant voire en la dépassant, de mieux appréhender les réalités d’aujourd’hui.

 

Analogie entre la situation actuelle et celle que trouvait Marx en son temps quant au blocage de la roue de l’Histoire

 

Comme nous, Marx se trouvait devant un « blocage » de la roue de l’Histoire,  avec le souci de la relancer. En effet, la société bourgeoise de la fin du 19è siècle était considérée par les meilleurs esprits de cette époque, dont Hegel, comme le modèle idéal d’une société humaine, le stade de dévelopement ultime, l’aboutissement de l’Histoire. Après y avoir relevé les injustices et  les aliénations, Marx a su déceler ses contradictions, indiquant ainsi le moteur et la direction de son changement.

 

Notre expérience actuelle est analogue. L’horizon de notre pensée est obstrué par la conjonction de deux dogmes « inébranlables » : la démocratie parlementaire et l’économie de marché. La roue de l’Histoire s’arrête, là aussi, face à cet « horizon indépassable ». « Fin de l’Histoire ! », disait il y a quelques années, Francis Fukuyama.

Et pourtant, lequel des ces « ultimes aboutissements » de l’intelligence humaine ose prétendre pouvoir régler les problèmes les plus aigus de notre temps : l’épuisement des ressources (40 ans de réserve de pétrole, 70 de gaz, 55 années d’uranium …), la pollution, le fossé inégalitaire entre riches et pauvres (« les pas des mendiants feront trembler la Terre » disait Bernanos) ? Bien au contraire, au sein de l’économie de marché, la course au profit, donc à la production (conséquence de la « baisse tendancielle des profits » qu’indiquait Marx), ne font qu ‘aggraver l’épuisement des ressources naturelles, accroitre la pollution, créer la précarité, creuser les inégalités. La démocratie parlementaire, quant à elle, est fatalement embolisée par un personnel politique englué dans les problèmes de cuisine électorale, par des partis transformés en officines publicitaires et en agences de placement voire en « académies » pour les stars de la communication, sans compter l’influence des confréries et lobbies en tout genre. Aussi, n’a-t-elle jamais laissé une seule fois  entrevoir sa capacité de solutionner un problème à long terme (3).

 

D’autre part, une solide croyance établit qu’ensemble, démocratie et économie de marché agissent de façon synergique dans le processus de croissance. De nombreux contre-exemples s’élèvent contre cette belle certitude. Ni le Viet Nam, ni la Chine, ni Singapour pour ne citer que ces pays, affichant pourtant un taux de croissance à deux chiffres, ne disposent de régime démocratique selon les critères communément admis. Le Viet Nam, et la Chine jusqu’à récemment, ne possèdent même pas d’économie de marché à proprement parler (4) … Force est de reconnaître que bien des visions concernant la démocratie parlementaire et l’économie de marché sont, à l’examen approfondi, plus spéculatives que réelles. Ainsi, on a toujours prêché avec conviction que l’économie de marché aide à l’émergence et à la consolidation de la démocratie et inversément, En fait, démocratie parlementaire et économie de marché, bien qu’ayant des aspects coopératifs superficiels, sont contradictoires dans la profondeur de leur rapport. La plus importante de ces oppositions tient au fait que la démocratie parlementaire fonctionne sur la base d’institutions définies entre autres par des limites géographiques. Le marché quant à lui, ne connaît pas de limite. Ce que décide le marché peut entrer en conflit et primer sur ce que décide une démocratie. Par ailleurs, la démocratie est par essence consensus alors que la base de l’économie de marché est la guerre de tous contre tous. La démocratie cherche la régulation, la modération, la voie médiane, alors que la logique du marché est la croissance indéfinie la plus rapide possible. La démocratie tend idéalement vers l’intérêt de l’ensemble de la société alors que le moteur du marché est l’intérêt de particuliers en nombre de plus en plus restreints (5). Chaque citoyen dans une démocratie est une fin en soi, alors que dans la logique du marché, l’homme est instrumentalisé, réduit au rang de moyen voire de marchandise. On peut continuer longtemps cette litanie …

Au vu de tout cela, peut-on raisonnablement penser construire notre avenir sur ce couple conflictuel, démocratie parlementaire et économie de marché, sans envisager le moment critique de leur oposition et les possibiltés de leur dépassement ? Pouvons nous, sachant l’incapacité de l’une comme de l’autre à résoudre les problèmes vitaux de notre temps, leur confier notre destin, admettre un arrêt du processus dialectique, une « Fin de l’Histoire » comme l’ont proclamé les romains dans l’Antiquité, Hegel du temps de Marx, Fukuyama et d’autres à notre époque, avec le risque, cette fois, d’une fin pure et simple de l’Humanité ? L’outil dialectique de Marx peut apporter une lumière salutaire sur les contradictions fondamentales de  notre temps et faire repartir la roue de l’Histoire.

 

 

                                                                                                                        NGUYEN Hoai Van

                                                                                                                        29/9/2004

 

(1)   C’est la course à la production qui, en augmentant le «travail mort » des machines par les progrès technologiques, sécrère la précarité, le chômage, la concentration des richesses et la paupérisation du plus grand nombre.

 

(2)   L’opposition de l’homme et de la nature, sa mère, le développement des technologies de communication et la régulation instantanée des marchés, la question de la virtualité : marchandises virtuelles avec leur production illimitée et presque sans coût, leur échange pouvant s’approcher de la gratuité, etc… en sont quelques exemples marquants.

 

(3)   On a objecté, rappelant Churchill, que la démocratie parlementaire est le plus mauvais système de gouvernement «à l’exception de tous les autres ». C’est en cela que réside le blocage. Que mettre à la place du moins mauvais ? Toute autre solution ne peut qu’être pire. Mais si cette solution, la moins mauvaise, est incapable d’empêcher nos sociétés d’aller droit dans le mur, alors : malaise … Rassurons-nous, quand on dit que quelque chose ne peut être dépassée, eh bien, soyons en sûrs, il est en train de se désagréger (dialectique oblige) ! Quid de l’après ? Quelques pistes de réflexion (et d’action) peuvent être dégagées de l’analyse des contradictions internes du système démocratique actuel. Toutefois, il serait plus commode d’en reparler à une autre occasion.

 

(4)   Le Viet Nam n’a toujours pas réglé le problème fondamental de la propriété privée …

 

(5)   225 personnes contrôlent plus de richesses que la moitié de la population mondiale.

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