La Vulgarité,

 nouveau vecteur de communication ?

 

Un invité pète sur un plateau de télévision : hilarité générale, la bonne humeur s’installe, les invités ont l’air  content, l’audimat grimpe … Sur un registre différent, plus positif, tel auteur est encensé pour s’être attaché à la «vulgarisation» de la philosophie, tel autre construit sa renommée en «vulgarisant» la mythologie, d’autres encore l’astrophysique, quand ce n’est l’histoire médiévale … Pendant ce temps, du haut des les cimes ensoleillées du pouvoir, on s’attache à « démocratiser » sa fonction pour mieux communiquer, au risque, parfois, il est vrai, de quelques dérapages … J’ai dit «démocratiser» ? Eh oui ! «vulgarité», «vulgariser», rendre «vulgaire», ne viennent-ils pas de «vulgus» : la multitude, le commun du peuple, tout comme «démocratiser» : rendre accessible au peuple, au grand nombre ?

Ainsi, communique-t-on mieux dans le «vulgaire» … Beaucoup le savent, ou plutôt le ressentent inconsciemment. Si bien que sont « vulgaires » nombre de gens que nous côtoyons, tous assoiffés de communication. Ici, une fille avec ses accessoires bien à la mode, ponctuant les phrases d’un «haan» de rigueur, exhibant un vocabulaire bien dans le vent, des intérêts bien codifiés, bref, un paraître directement dérivé de magazines et autres émissions grand public. Là, cet homme voulant jouer l’intello « je sais tout », ou l’artiste incompris, le sportif intrépide, le penseur garni de sa «profondeur», le sage drapé d’exotismes, le politique extra lucide, le golden-boy cynique, le mystique annonceur d’apocalypse, bref, tous ceux dont la plus grande préoccupation consiste à paraître exactement ce qu’ils ne sont pas.

Encore plus vulgaire est le fait d’exhiber son 4x4 aussi luisant qu’inutile, son portable dernier cri, sa montre, ses lunettes, déclinant bruyamment une marque, tout en vantant sa nouvelle villa, son salon, ses vacances, son ordinateur, son « home cinéma », sa «wi-i» («oui-i» ou «ouaï aï» ?), son bateau, son chien, sa garde robe, sa maîtresse, ses bibelots, sans oublier les multiples personnages « importants » qu’on fréquente … Que je t’en mette plein la vue, en argent, en sexe, en pouvoir, en célébrité … Vulgairement !

Pire, la vulgarité s’insinue aussi dans le chic, l’élégance. En effet, chercher l’élégance à tout prix, se préoccuper à outrance des codes du « chic », n’est autre que vulgaire. On voit ici apparaître la soif d’intégrer une catégorie sociale supérieure, une sorte de reniement de ce qu’on est, pour chercher à devenir ce qu’on n’est pas, de façon outrageuse. On n’ose plus parler de foot, mais on dissertera avec passion du golf. On change le gamin d’école, à son désespoir, on déménage vers un quartier plus «convenable», pour s’y ennuyer, on change de magasin de vêtements, d’épicerie, de marque de chaussure, de bistrot … Autant de signes du rejet de soi ! Avec quand même quelques difficultés, car, si l’intégration à une catégorie sociale supérieure se heurte de principe à un dédain souvent amusé, toujours condescendant, l’extraction de la catégorie inférieure se trouve inévitablement interprétée comme une trahison, passible de représailles, d’exclusion. Entre deux «étages», on ne sait plus où on est, ce qu’on est, qui on est … Ignorant presque sa propre … vulgarité !

Notons, pour être complet, que si le « vulgaire » peut bien être celui qui s’accroche à des codes, des conventions, il y a ceux qui, tout au contraire, méprisent les codes, les convenances, en se comportant comme s’ils étaient seuls : rotant, pétant, crachant, se décrottant les narines etc … La communication, dans ce cas, « accroche » selon les vertus du « principe des aspérités » !

Mais, à ce rythme là, avec toute cette étendue des comportements vulgaires, qui donc pourrait prétendre ne pas être vulgaire ? Question très distinguée … C’est que la vulgarité est si multiple qu’on se trouve toujours le vulgaire de quelqu’un. Désigner quelqu’un de «vulgaire» n’est autre que d’affirmer sa «supériorité» à son égard. Après tout, les catégories sociales ne se définissent-elles pas en se démarquant des «vulgarités» des autres ? Le registre de la vulgarité est, par ce fait, aussi vaste que la gamme des différences humaines. Est-ce pour cette raison que nous avons cette impression, vague mais inexorable, d’un envahissement général de la vulgarité ? Peut-être pas uniquement. Nous pourrions penser que notre société devenant de plus en plus perméable tout en se fragmentant, multiplie les interfaces de communication, et met en contact de plus en plus de gens socialement différents. Le risque, dès lors, pour tout un chacun de se faire taxer de «vulgaire» devient immense. Devant une telle menace, beaucoup auraient tendance à se réfugier dans la couche la plus basse de la «vulgarité», où ils pourraient enfin être tranquilles entre semblables et goûter l’aisance d’une communication conviviale, spontanée, sans l’angoisse d’être jugés.

Pour paraphraser Kant, disons qu’on n’est pas vulgaire pour être vulgaire, mais pour son confort, ce qui, au fond, n’a rien de vulgaire. Juste humain, trop humain …

 

                                                                        NGUYEN Hoai Van

   

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